Nous avons tous une histoire que nous racontons sur nous-mêmes
Nous ne nous définissons pas seulement par nos actes.
Nous possédons également une représentation intérieure de la personne que nous pensons être.
« Je suis quelqu’un de loyal. »
« Je suis une bonne personne. »
« Je suis toujours là pour les autres. »
« Je ne suis pas comme ces gens-là. »
« Moi, je ne ferais jamais ça. »
Cette image participe à notre identité.
Et ce n’est pas forcément mauvais. Nous avons tous besoin d’une certaine cohérence entre nos valeurs et la personne que nous pensons être.
Le problème apparaît lorsque nos comportements commencent à raconter une histoire différente.
Imaginons quelqu’un qui s’est toujours considéré comme profondément loyal.
La loyauté fait partie de l’image qu’il possède de lui-même. Il se voit comme quelqu’un qui ne trahit pas les siens, qui respecte ses engagements et qui, contrairement à d’autres, ne ferait jamais certaines choses.
Cette loyauté peut concerner ses amis, sa famille, ses collègues ou encore la personne avec qui il partage sa vie. Dans une relation amoureuse, elle peut notamment englober sa propre conception de la fidélité.
Pourtant, au fil du temps, certains de ses comportements commencent à créer un décalage avec cette image.
* Peut-être divulgue-t-il une confidence tout en estimant qu’il n’a trahi personne.
* Peut-être prend-il systématiquement le parti de quelqu’un d’autre contre un proche, tout en continuant à se considérer comme parfaitement loyal.
* Peut-être entretient-il, dans une relation amoureuse, certains comportements que son partenaire considère comme incompatibles avec la fidélité, alors que lui estime n’avoir jamais franchi la limite qui, selon sa propre définition, ferait de lui quelqu’un d’infidèle.
*Ou peut-être abandonne-t-il quelqu’un à un moment important tout en trouvant de bonnes raisons pour expliquer pourquoi, techniquement, il n’a rien fait de contraire à ses valeurs.
Dans chacune de ces situations, le problème n’est pas forcément que la personne ment lorsqu’elle affirme être loyale.
Elle peut sincèrement se percevoir ainsi.
Simplement, elle définit parfois la loyauté d’une manière qui lui permet de continuer à se reconnaître dans cette qualité malgré certains de ses comportements.
Puis quelqu’un lui fait remarquer :
« Ce que tu viens de faire ne correspond pas vraiment à la personne loyale que tu dis être. »
À cet instant, le conflit n’est plus seulement entre deux personnes.
Il devient intérieur.
Parce qu’il faut désormais faire cohabiter deux idées inconfortables :
« Je suis quelqu’un de loyal. »
et
« J’ai adopté un comportement qu’une personne qui comptait sur ma loyauté a vécu comme une trahison. »
Et c’est précisément dans cet espace, entre la personne que nous pensons être et ce que certains de nos actes racontent de nous, que le miroir commence à devenir inconfortable.
Car remettre en question un comportement est une chose.
Remettre en question une qualité que nous considérons comme faisant profondément partie de notre identité en est une autre.
Et nous ne réagissons pas tous de la même manière lorsque quelqu’un nous oblige, volontairement ou non, à regarder cette contradiction.
Reconnaître une faute ou protéger son identité
Face à une erreur, une personne peut se dire :
« J’ai mal agi. »
Cette phrase paraît simple.
Pourtant, elle demande quelque chose de difficile : accepter qu’une mauvaise action puisse appartenir à notre histoire sans déterminer toute notre identité.
* Je peux être généreux et avoir été profondément égoïste dans une situation.
* Je peux avoir énormément aidé quelqu’un et l’avoir également blessé.
* Je peux être loyal dans de nombreux domaines et avoir trahi une confiance particulière.
* Je peux avoir beaucoup de qualités et avoir malgré tout fait quelque chose dont je ne suis pas fier.
L’être humain est rempli de contradictions.
Mais certaines personnes ont davantage de difficulté à supporter cette complexité.
Le reproche :
« Ce que tu as fait m’a blessé »
peut alors être entendu comme :
« Tu es une mauvaise personne. »
Et à partir de là, toute la conversation change.
Il ne s’agit plus de comprendre ce qui s’est passé.
Il s’agit de défendre son identité.
La culpabilité dit « j’ai mal agi ». La honte peut murmurer « je suis mauvais »
Il existe une différence importante entre reconnaître la culpabilité liée à un comportement et ressentir que ce comportement menace toute l’image que l’on possède de soi.
Dans le premier cas, on peut réparer :
« J’ai fait quelque chose de mauvais. »
« Je comprends pourquoi tu as été blessé. »
« Je vais essayer de faire différemment. »
Dans le second, la confrontation peut devenir beaucoup plus difficile.
Parce que regarder son acte revient presque à regarder une version de soi que l’on refuse.
Alors on cherche une sortie.
* Minimiser.
* Justifier.
*Comparer.
*Changer de sujet.
*Contre-attaquer.
*Ou s’éloigner.
Non pas nécessairement parce que l’autre ment.
Mais parfois précisément parce que ce qu’il dit touche un endroit que l’on préférerait ne pas regarder.
« Après tout ce que j’ai fait pour toi… »
C’est une phrase particulièrement révélatrice.
Une personne vous fait du bien pendant des années. Elle vous aide, vous soutient, vous donne beaucoup.
Puis un jour, elle vous blesse.
Vous lui en parlez.
Et sa réponse n’est pas centrée sur ce qu’elle vient de faire, mais sur tout ce qu’elle a fait auparavant :
« Avec tout ce que j’ai fait pour toi, c’est ça que tu retiens ? »
Pourtant, les bonnes actions n’annulent pas automatiquement les mauvaises.
Reconnaître une blessure ne signifie pas effacer tout le reste.
On peut dire :
« Cette personne a énormément fait pour moi. »
et, dans la phrase suivante :
« Cette personne m’a profondément blessé sur ce point. »
Ces deux affirmations peuvent être vraies en même temps.
Mais lorsqu’une personne supporte difficilement que son image positive soit remise en question, le simple fait que vous nommiez la deuxième vérité peut être vécu comme une négation de la première.
Vous ne critiquez plus un comportement.
Dans son esprit, vous devenez celui qui « ne voit jamais le bien », « oublie tout ce qu’on fait pour lui », « dramatise tout » ou « cherche constamment ses défauts ».
Et progressivement, le débat se déplace.
On ne parle plus de ce qu’il a fait.
On parle de votre réaction à ce qu’il a fait.
Quand celui qui a été blessé finit par devenir le problème
C’est peut-être l’une des transformations les plus déroutantes.
Au commencement, il existe un acte précis.
* Une promesse non respectée.
* Un mensonge.
* Une trahison.
* Une humiliation.
* Un comportement répété.
Puis la personne blessée réagit.
Elle pose des questions.
Elle demande des explications.
Elle devient méfiante.
Elle reparle de ce qui s’est passé.
Elle réclame peut-être une reconnaissance.
Et progressivement, toute l’attention peut se déplacer vers elle.
« Tu parles toujours de ça. »
« Tu es trop méfiant. »
« Tu cherches toujours les problèmes. »
« Avec toi, on ne peut jamais être tranquille. »
« Tu ne passes jamais à autre chose. »
Parfois, certaines de ces critiques peuvent être légitimes : une blessure peut effectivement créer des comportements difficiles dans une relation.
Mais il est important de ne pas oublier l’ordre des événements.
La réaction à une blessure et la blessure elle-même sont deux choses différentes.
Lorsque toute la conversation finit par porter uniquement sur la réaction de celui qui a été blessé, l’acte initial peut progressivement disparaître du récit.
Et celui qui demandait simplement que sa douleur soit reconnue finit par se demander s’il n’est pas devenu, lui, le véritable problème.
Il est parfois plus facile de changer le récit que de changer son regard sur soi
Lorsqu’il existe un écart trop important entre ce que nous faisons et la personne que nous croyons être, quelque chose doit bouger.
Nous pouvons modifier notre comportement.
Nous pouvons reconnaître :
« Peut-être que je ne suis pas exactement la personne que je pensais être dans cette situation. J’ai quelque chose à corriger. »
Mais il existe une autre possibilité.
Modifier l’histoire.
« Ce n’était pas vraiment une trahison. »
« Tout le monde fait ça. »
« Tu exagères. »
« Tu vois toujours le mal partout. »
« Ce n’était pas sérieux. »
« Je faisais seulement ça pour m’amuser. »
« De toute façon, toi aussi tu as fait des choses. »
Cela ne signifie pas nécessairement qu’une personne s’assoit consciemment pour fabriquer un mensonge.
Nous sommes capables de réinterpréter sincèrement nos propres comportements afin de préserver une image cohérente de nous-mêmes.
Et plus nous racontons cette nouvelle version de l’histoire, plus elle peut devenir confortable.
Quand une explication finit par effacer les actes
Il existe une autre manière, plus subtile, de préserver l’image que l’on possède de soi : trouver une explication suffisamment simple pour englober tout ce qui s’est passé.
« Je n’appréciais tout simplement plus cette personne. »
Ou encore :
« Cette personne ne me plaisait pas. »
« Je ne pouvais plus la supporter. »
« Je n’avais plus envie d’avoir de relation avec elle. »
Ces phrases peuvent être parfaitement sincères.
Nous ne sommes pas obligés d’aimer tout le monde. Nous pouvons cesser d’apprécier quelqu’un, perdre notre affection pour lui, ne plus nous sentir proches de lui ou simplement décider que nous ne voulons plus de cette relation.
Le problème apparaît lorsque ce sentiment ne sert plus seulement à expliquer pourquoi nous avons voulu prendre nos distances, mais également à justifier la manière dont nous avons traité cette personne.
« Si j’ai agi comme ça, c’est parce que je ne l’appréciais plus. »
« Si j’ai été distant, c’est parce qu’elle m’agaçait. »
« Si je lui ai fait certaines choses, c’est simplement parce que cette personne ne me plaisait plus. »
Progressivement, plusieurs comportements distincts sont réunis sous une seule explication.
Et cette explication possède un avantage considérable :
personne ne peut nous obliger à apprécier quelqu’un.
Le débat devient alors beaucoup plus confortable.
On ne parle plus vraiment de ce qui a été fait.
On parle de ce qui était ressenti.
Pourtant, ce sont deux questions différentes.
Ne plus apprécier quelqu’un peut expliquer pourquoi nous ne souhaitons plus entretenir une relation avec lui.
Cela ne répond pas automatiquement à la question de savoir comment nous avons choisi de le traiter pendant cette période.
On peut ne plus apprécier quelqu’un et rester honnête avec lui.
On peut ne plus vouloir d’une relation et partir correctement.
On peut être déçu par quelqu’un sans chercher à l’humilier.
On peut ne plus ressentir d’affection et continuer à respecter certaines limites.
Comme on peut ne plus apprécier quelqu’un et choisir de mentir, de trahir, de rabaisser, de manipuler ou de lui faire volontairement du mal.
Le sentiment peut donc expliquer un contexte.
Il n’efface pas automatiquement la responsabilité liée aux comportements adoptés dans ce contexte.
Quand on veut aussi choisir la version que les autres retiendront
Le phénomène peut aller encore plus loin lorsque nous ne voulons pas seulement donner du sens à notre propre comportement, mais également décider de la manière dont les autres devront raconter l’histoire.
Nous voulons que l’entourage retienne :
« Ils ne s’entendaient simplement plus. »
plutôt que :
« Ils ne s’entendaient plus et, pendant cette période, certaines choses ont été faites qui ont profondément blessé l’un d’eux. »
Les deux récits ne produisent évidemment pas la même image.
Le premier est simple.
Une relation s’est détériorée. Deux personnes ne s’appréciaient plus. Elles se sont éloignées. Cela arrive.
Le second oblige à conserver une nuance beaucoup moins confortable :
la détérioration d’une relation et la manière dont chacun s’est comporté pendant cette détérioration sont deux sujets différents.
Et c’est précisément là que le besoin de contrôler le récit peut apparaître.
Il ne s’agit plus seulement de dire :
« Voilà comment moi, j’interprète ce qui s’est passé. »
Il peut s’agir de vouloir imposer :
« Voilà comment cette histoire devrait être racontée. »
Parce que notre réputation auprès des autres participe elle aussi à l’image que nous avons de nous-mêmes.
Nous ne voulons pas seulement continuer à nous considérer comme quelqu’un de bien.
Nous voulons parfois que les autres continuent à nous considérer ainsi.
Et lorsqu’une autre personne possède une version de l’histoire dans laquelle nos comportements sont moins flatteurs, elle devient encore une fois un miroir gênant.
Cette fois, ce n’est plus seulement notre propre reflet que nous essayons d’éviter.
C’est celui que les autres pourraient apercevoir.
Expliquer n’est pas absoudre
C’est une distinction essentielle dans beaucoup de relations.
« Je ne l’appréciais plus. »
« J’étais en colère. »
« Cette personne m’agaçait. »
« J’étais déçu. »
« J’avais peur. »
« Je traversais une période difficile. »
Toutes ces phrases peuvent apporter du contexte.
Mais le contexte et la responsabilité peuvent parfaitement coexister.
Une raison peut expliquer un comportement sans le rendre acceptable.
Dire « je ne l’appréciais pas » peut expliquer pourquoi nous ne voulions plus être proches de quelqu’un.
Cela ne transforme pas automatiquement tout ce que nous lui avons fait en conséquence inévitable de ce sentiment.
Et peut-être que devenir adulte émotionnellement consiste aussi à être capable de raconter son histoire entièrement :
« Je ne voulais plus de cette relation. C’est vrai. Mais la manière dont j’ai géré cette situation m’appartient également. J’aurais pu faire certaines choses autrement. »
Les deux vérités n’ont pas besoin de se détruire.
Le témoin devient alors gênant
Mais il reste un problème.
Quelqu’un se souvient de l’ancienne histoire.
Quelqu’un était là.
Quelqu’un sait ce qui avait été promis.
Quelqu’un sait ce qui s’est réellement passé.
Quelqu’un a vu une version de nous-mêmes que nous préférerions désormais laisser derrière nous.
Cette personne devient alors particulière.
Elle n’a même plus besoin de faire de reproches.
Sa simple présence peut rappeler quelque chose.
C’est ici que l’image du miroir prend tout son sens.
Un miroir ne crée pas ce qu’il montre.
Il ne fait que le refléter.
Et parfois, au lieu de modifier ce qui nous dérange dans le reflet, nous préférons détourner les yeux du miroir.
Pourquoi certaines nouvelles relations peuvent sembler tellement plus faciles
Il existe également quelque chose d’intéressant dans les nouveaux départs.
Une nouvelle amitié.
Un nouveau partenaire.
Un nouveau groupe.
Un nouvel environnement.
Ces personnes ne possèdent pas forcément notre ancienne histoire.
Elles ne connaissent pas certaines promesses.
Elles n’ont pas assisté à certaines contradictions.
Elles ne savent de nous que ce que nous leur montrons aujourd’hui.
Et cela peut être extrêmement confortable.
Nous pouvons redevenir généreux.
Attentionné.
Loyal.
Disponible.
Drôle.
Protecteur.
Toutes les qualités que nous avons peut-être réellement.
Cela ne signifie pas nécessairement que cette nouvelle version est fausse.
Les êtres humains peuvent changer. Ils peuvent également se comporter différemment selon les relations.
Mais le nouvel environnement possède un avantage :
il ne contient pas encore les mêmes miroirs.
Personne ne nous regarde en se souvenant de ce que nous avions juré autrefois.
Personne ne nous rappelle spontanément la personne que nous avons été dans certaines situations.
Le passé semble soudain beaucoup plus loin.
Et parfois, on finit même par en vouloir au miroir
C’est là que le phénomène devient paradoxal.
La personne qui nous rappelle une faute peut progressivement être associée aux émotions désagréables provoquées par cette faute.
Lorsque je te vois, je me sens coupable.
Lorsque je te vois, je me sens jugé.
Lorsque je te vois, je me rappelle quelque chose que je préférerais oublier.
Lorsque je te vois, je ne retrouve plus aussi facilement l’image idéale que j’ai de moi-même.
Avec le temps, il peut devenir tentant de penser :
« C’est toi qui me fais me sentir comme ça. »
Alors que l’inconfort ne vient peut-être pas uniquement de la personne en face.
Il vient aussi de ce qu’elle représente.
C’est ainsi que, dans certaines situations, quelqu’un peut finir par ressentir de l’hostilité envers une personne qu’il a lui-même blessée.
Non parce que cette dernière a commis la faute initiale.
Mais parce qu’elle est devenue associée au souvenir de cette faute.
Fuir le miroir ne signifie pas forcément changer
Prendre ses distances peut apporter un soulagement.
Changer d’environnement aussi.
Mais faire disparaître la personne qui nous rappelle une contradiction ne fait pas nécessairement disparaître la contradiction elle-même.
Parce que le véritable travail n’est pas extérieur.
Il consiste à être capable de se regarder et de dire :
« Oui, j’ai fait ça. »
Sans ajouter immédiatement :
« Mais toi aussi… »
« Mais j’avais mes raisons… »
« Mais ce n’était pas vraiment ça… »
« Mais regarde tout ce que j’ai fait de bien… »
Simplement :
« Oui. Cette partie-là aussi m’appartient. »
C’est probablement l’une des formes les plus difficiles de responsabilité personnelle.
Accepter que reconnaître nos mauvais côtés ne détruit pas nécessairement nos bons côtés.
Mais attention : toute distance n’est pas de la culpabilité
Il serait très tentant d’utiliser cette réflexion pour interpréter chaque éloignement :
« Il me fuit donc il sait qu’il a mal agi. »
Ce serait aller trop loin.
Quelqu’un peut s’éloigner parce qu’il ne veut plus de la relation.
Parce qu’il est en colère.
Parce qu’il pense sincèrement avoir été blessé lui aussi.
Parce qu’il veut tourner la page.
Parce que les deux personnes ne se comprennent plus.
Ou pour des dizaines d’autres raisons.
Nous ne pouvons pas entrer dans la tête des autres.
Et surtout, nous n’avons pas besoin de transformer leur distance en preuve secrète de leur culpabilité pour valider notre propre expérience.
Le mécanisme du miroir est une possibilité humaine, pas une explication universelle.
Le piège de vouloir absolument que l’autre reconnaisse ce qu’il voit dans le miroir
C’est peut-être ici que la personne blessée peut, elle aussi, rester prisonnière de l’histoire.
Parce qu’elle sait ce qu’elle a vécu.
Elle sait ce qu’elle a vu.
Elle sait ce qu’on lui a dit.
Et pourtant, l’autre refuse sa version.
Alors elle explique encore.
Elle apporte de nouveaux arguments.
Elle rappelle les faits.
Elle cherche les bons mots.
Elle espère cette phrase :
« Oui. Je comprends maintenant ce que je t’ai fait. »
Parce qu’elle imagine que cette reconnaissance lui permettra enfin de partir en paix.
Mais cette phrase n’arrive pas toujours.
Certaines personnes reconnaîtront leurs erreurs des années plus tard.
Certaines les comprendront intérieurement sans jamais revenir l’avouer.
Certaines conserveront leur propre interprétation.
Et certaines ne remettront peut-être jamais leur comportement en question.
Attendre leur reconnaissance revient alors à leur laisser une dernière chose :
le pouvoir de décider quand notre expérience devient légitime.
Tu n’as pas besoin que quelqu’un reconnaisse ta blessure pour qu’elle ait existé
Deux personnes peuvent sortir d’une même relation avec deux récits complètement différents.
L’une peut penser :
« J’ai fait de mon mieux. »
Et l’autre :
« J’ai énormément souffert. »
Ces deux perceptions peuvent parfois coexister.
Nous aimerions que toutes les histoires possèdent une conclusion claire, avec une personne qui reconnaît exactement ce qu’elle a fait et une autre qui reçoit enfin les excuses qu’elle attendait.
La vie n’offre pas toujours cette conclusion.
Parfois, la véritable fermeture consiste justement à accepter :
« Je sais ce que j’ai vécu. Je n’ai plus besoin de passer ma vie à te convaincre de le comprendre de la même manière que moi. »
Certaines personnes ne fuient peut-être pas seulement quelqu’un. Elles fuient ce qu’elles ressentent devant lui.
Il y a des gens qui nous connaissent uniquement dans nos plus belles versions.
Et d’autres qui nous ont également vus dans celles dont nous sommes moins fiers.
Les relations profondes ont cette particularité :
elles conservent notre histoire.
Elles savent qui nous étions.
Ce que nous avions promis.
Ce que nous avons réellement fait.
Nos qualités.
Nos contradictions.
Nos réussites.
Et parfois nos fautes.
Certaines personnes de notre passé deviennent ainsi les témoins d’une version de nous-mêmes que nous préférerions ne plus regarder.
Ce n’est pas nécessairement de la haine.
Cela peut être de la culpabilité.
De la honte.
De l’inconfort.
Du déni.
De la colère.
Ou simplement le désir de ne plus être confronté à cette partie de son histoire.
Alors peut-être que certaines personnes qui nous ont blessés ne nous détestent pas réellement.
Peut-être que, parfois, notre présence est simplement devenue un miroir dans lequel elles n’aiment plus ce qu’elles voient.
Mais il y a une dernière chose à comprendre.
Nous ne sommes pas responsables de ce qu’une personne décide de faire devant ce miroir.
Elle peut regarder.
Elle peut détourner les yeux.
Elle peut reconnaître.
Elle peut nier.
Elle peut apprendre.
Elle peut recommencer ailleurs.
Et lorsqu’une personne refuse obstinément de regarder son reflet, notre rôle n’est pas de courir derrière elle avec le miroir en espérant qu’un jour elle accepte enfin de regarder.
On peut simplement le déposer.
Et continuer notre chemin.

