Les personnes qui nous contredisent peuvent parfois nous être plus utiles que celles qui nous admirent
Il est agréable d’être entouré de personnes qui reconnaissent notre intelligence.
De personnes qui viennent chercher nos conseils.
Qui nous disent que nous avons raison.
Qui admirent notre manière de réfléchir.
Qui nous considèrent comme quelqu’un de sage.
Mais ces personnes ne sont pas toujours celles qui nous font le plus évoluer.
Parfois, la personne la plus précieuse dans notre entourage est celle qui peut nous regarder et nous dire :
« Je comprends parfaitement ton raisonnement. Mais je pense que tu te trompes. »
Pas celle qui décide à notre place.
Pas celle qui cherche à contrôler notre vie.
Simplement celle qui nous oblige à envisager une possibilité extrêmement inconfortable :
et si mon raisonnement n’était pas aussi juste que je le pense ?
Parce que nous avons tous besoin, à certains moments, d’un regard extérieur.
Même les personnes intelligentes.
Même les personnes expérimentées.
Même celles qui donnent habituellement les meilleurs conseils.
Peut-être même surtout elles.
Être capable de conseiller ne signifie pas être capable de se conseiller soi-même
Lorsque nous observons la vie d’une autre personne, nous possédons quelque chose qu’elle n’a pas :
la distance.
Nous pouvons voir qu’elle agit par peur.
Qu’elle reproduit un schéma.
Qu’elle idéalise quelqu’un.
Qu’elle refuse une évidence.
Qu’elle laisse son orgueil parler.
Qu’elle cherche à se convaincre elle-même.
De l’extérieur, certaines choses semblent presque évidentes.
Mais lorsque nous devenons le personnage principal de l’histoire, cette distance disparaît.
Nos émotions entrent dans l’équation.
Notre passé.
Nos blessures.
Nos désirs.
Nos certitudes.
Notre ego.
Et pourtant, quelqu’un qui a l’habitude d’analyser correctement les autres peut continuer à faire énormément confiance à sa propre analyse.
C’est là que naît un paradoxe étrange :
être très bon pour détecter les angles morts des autres peut nous faire oublier que nous en avons aussi.
L’intelligence peut elle-même devenir un piège
On imagine souvent que plus quelqu’un est intelligent, moins il risque de se tromper.
Mais l’intelligence possède aussi une particularité :
elle permet de construire de très bons raisonnements.
Et parfois, elle permet également de construire de très bonnes justifications.
Une personne intelligente peut expliquer précisément pourquoi elle a fait ce qu’elle a fait.
Elle peut défendre sa décision.
Présenter ses arguments.
Expliquer pourquoi les autres ne comprennent pas toute la situation.
Et son raisonnement peut sembler parfaitement cohérent.
Mais être capable de défendre une décision ne prouve pas que cette décision était bonne.
Nous pouvons être suffisamment intelligents pour justifier presque n’importe laquelle de nos certitudes.
La véritable difficulté consiste alors à utiliser cette intelligence non seulement pour défendre notre raisonnement, mais aussi pour essayer de le démonter.
Se demander :
« Si j’avais tort, comment pourrais-je le savoir ? »
Cette question demande une forme différente d’intelligence.
« Je fais ce que je pense être juste »
Il y a quelque chose de profondément sain dans le fait de prendre ses propres décisions.
Nous ne pouvons pas vivre en laissant notre famille, nos amis ou notre partenaire décider constamment à notre place.
À un moment, il faut choisir.
Et parfois se tromper.
Mais une phrase peut devenir dangereuse lorsqu’elle ferme toute réflexion :
« J’ai fait ce que moi je pensais être juste. Même si je me suis trompé, au moins c’était ma décision. »
Oui.
Mais après ?
Parce que reconnaître que nous avons fait notre propre choix n’est que la première étape.
La suivante pourrait être :
Pourquoi ce que je pensais juste s’est-il finalement révélé mauvais pour moi ou pour les autres ?
Quelqu’un avait-il essayé de m’avertir ?
Pourquoi n’ai-je pas considéré son avis ?
Est-ce que j’avais réellement toutes les informations ?
Est-ce que quelque chose en moi m’empêchait d’entendre ?
Car il existe une différence importante entre :
assumer ses décisions
et
apprendre de ses décisions.
On peut parfaitement assumer toutes ses erreurs et continuer à les reproduire.
L’orgueil ne ressemble pas toujours à « Je suis meilleur que vous »
Nous imaginons parfois l’orgueil sous une forme très caricaturale.
Une personne qui se vante.
Qui rabaisse les autres.
Qui se croit supérieure.
Mais il peut être beaucoup plus discret.
Il peut ressembler à :
« Je sais ce que je fais. »
« Je me connais. »
« J’ai beaucoup réfléchi. »
« Je n’ai besoin de personne pour prendre mes décisions. »
« De toute façon, même si je me trompe, j’assumerai. »
Aucune de ces phrases n’est mauvaise en elle-même.
Tout dépend de ce qu’elles empêchent.
Si elles signifient :
« J’écoute les autres, puis je décide librement »,
elles peuvent témoigner d’une grande autonomie.
Mais si elles signifient :
« L’avis des autres ne peut pratiquement jamais m’apprendre quelque chose sur moi-même »,
nous ne sommes plus tout à fait dans l’autonomie.
Nous sommes peut-être entrés dans une forme de fermeture.
Plus on devient « celui qui sait », moins les autres osent parfois nous apprendre quelque chose
Dans certaines familles, certains groupes d’amis ou certains couples, les rôles finissent par se figer.
Il y a celui qui demande conseil.
Et celui qui conseille.
Celui qu’on rassure.
Et celui qui rassure.
Celui qui hésite.
Et celui qui sait.
Lorsqu’une personne occupe longtemps la deuxième position, son entourage peut progressivement arrêter de la conseiller.
Pas forcément parce que tout le monde pense qu’elle a raison.
Mais parce que les autres savent déjà comment cela va se terminer.
« Il fera ce qu’il veut. »
« Elle a déjà décidé. »
« Ça ne sert à rien de lui dire. »
Et quelque chose de dangereux peut alors se produire.
La personne reçoit de moins en moins de contradiction.
Puis cette absence de contradiction peut renforcer sa conviction qu’elle n’en avait effectivement pas besoin.
Elle devient alors de plus en plus seule à l’intérieur de son propre raisonnement.
La sagesse se reconnaît peut-être aussi à la capacité d’être enseigné
Nous associons souvent la sagesse à la capacité d’enseigner.
Mais nous oublions son autre moitié :
la capacité d’être enseigné.
Pouvoir apprendre alors qu’on possède déjà beaucoup d’expérience.
Pouvoir recevoir un conseil alors qu’on est habituellement celui qui en donne.
Pouvoir écouter quelqu’un de plus jeune.
Quelqu’un de moins diplômé.
Quelqu’un qui a moins réussi que nous.
Un parent.
Un ami.
Un partenaire.
Un collègue.
Et ne pas seulement écouter par politesse.
Réellement envisager :
« Cette personne voit peut-être quelque chose que je ne vois pas. »
La sagesse ne consiste peut-être pas à atteindre un niveau où plus personne n’a rien à nous apprendre.
Peut-être que c’est exactement l’inverse.
Plus nous apprenons, plus nous devrions comprendre combien il reste possible de nous tromper.
Se remettre en question ne signifie pas manquer de confiance en soi
Il existe une confusion fréquente entre confiance et certitude.
Avoir confiance en soi, c’est pouvoir penser :
« Je crois en mon jugement. »
La certitude absolue dit :
« Mon jugement n’a pas besoin d’être interrogé. »
Ce ne sont pas les mêmes choses.
Une personne réellement sûre d’elle peut entendre :
« Je pense que tu te trompes »
sans sentir que toute son identité vient d’être attaquée.
Elle peut examiner l’argument.
Le rejeter s’il ne lui paraît pas pertinent.
Ou changer d’avis.
Changer d’avis n’est pas nécessairement perdre.
Reconnaître une erreur n’est pas devenir moins intelligent.
Dire « tu avais raison » ne retire rien à notre valeur.
Au contraire, il faut parfois beaucoup plus de solidité intérieure pour modifier une conviction que pour la défendre jusqu’au bout.
Notre propre vie devrait aussi pouvoir remettre notre raisonnement en question
Il arrive également que personne n’ait besoin de nous contredire.
Les conséquences le font.
Lorsque certaines décisions produisent régulièrement des résultats que nous ne souhaitons pas, peut-être qu’une question mérite d’être posée.
Pas :
« Pourquoi les choses tournent-elles toujours comme ça ? »
Mais parfois :
« Existe-t-il quelque chose dans ma manière de décider, de choisir, de réagir ou d’interpréter les situations que je devrais examiner ? »
Ce n’est pas se rendre responsable de tout ce qui nous arrive.
Nous ne contrôlons évidemment pas tout.
Mais lorsqu’un même type de problème réapparaît, notre propre fonctionnement mérite au moins de devenir une hypothèse parmi les autres.
Parce que la lucidité que nous appliquons si facilement à la vie des autres devrait pouvoir, de temps en temps, revenir vers nous.
Rester élève
Il n’y a probablement aucun âge, aucune réussite, aucune intelligence et aucune expérience qui nous fasse atteindre un stade où nous n’avons plus besoin d’apprendre des autres.
Nous pouvons être extrêmement sages dans certains domaines et complètement aveugles dans d’autres.
Nous pouvons donner un conseil extraordinaire à quelqu’un le matin et avoir besoin qu’on nous ouvre les yeux sur notre propre vie le soir.
Ce n’est pas contradictoire.
C’est humain.
Peut-être que la véritable sagesse n’est donc pas de devenir celui qui sait toujours.
C’est de savoir beaucoup de choses tout en conservant quelque part cette pensée :
« Il existe encore des choses sur moi que je ne vois probablement pas. »
Et peut-être que l’une des questions les plus importantes que nous puissions nous poser est celle-ci :
« Qui, dans ma vie, peut encore me dire que je me trompe… et être réellement entendu ? »
Car être capable d’enseigner peut être une preuve d’expérience.
Mais rester capable d’être enseigné, même lorsqu’on pense déjà savoir, est peut-être une preuve encore plus profonde de sagesse.

